Un petit air français qui souffle sur les quais de Saint-Pétersbourg

Un petit air français qui souffle sur les quais de Saint-Pétersbourg

— Connaissez-vous la ville de Montferrand, demandai-je il y a quelques jours à mon petit groupe de Français venus admirer les splendeurs de l’ancienne capitale impériale de Russie. 

— Jamais entendu parler, me répondirent-ils en choeur, un peu surpris. 

— Mais c’est parfaitement normal, m’empressai-je de les rassurer.

— Parce que c’est une ville qui n’a jamais existé ?

— Si, elle a bien existé mais elle a été fusionnée à sa grande voisine, la ville de Clermont. Aujourd’hui, Montferrand est un quartier de Clermont-Ferrand, une ville que vous connaissez sûrement !

— Ah d’accord, très bien ! 

— Et si un jour vous y allez, n’oubliez pas de faire un saut à Notre-Dame de Montferrand. Vous allez y découvrir les vitraux faits par un cousin d’Auguste de Montferrand, le Français qui a fait cette merveille d’architecture devant laquelle nous sommes en train de passer… Mesdames et Messieurs, à votre gauche, vous avez la cathédrale Saint Isaac, oeuvre de votre compatriote, Auguste de Montferrand malheureusement peu connu en France alors qu’il mérite au moins un article sur Wikipedia en français un peu plus détaillé… 

Et il n’est pas le seul. Ils sont nombreux, ces Français qui ont décidé un jour de se lancer dans une aventure vertigineuse : quitter leur pays pour une ville où le soleil ne se lève pas en décembre ni ne se couche en juin, une capitale construite près du cercle polaire, au milieu de forêts et de marais, où, dit-on, des loups se promènent encore sur son avenue principale  – encore à l’époque de Pierre le Grand, on pouvait effectivement les rencontrer sur la Perspective Nevski.  

Certains, comme Etienne Falconet, créateur du fameux Cavalier de Bronze, sont venus sur l’invitation de l’impératrice Catherine II, d’autres, comme Thomas de Thomon, à qui l’on doit une vue fabuleuse sur la Bourse de Saint-Pétersbourg, ont choisi la Russie pour fuir les horreurs de la Révolution. Les motivations de Montferrand restent, jusqu’à nos jours, inconnues. Pourquoi donc ce jeune architecte prometteur fait-il des pieds et des mains pour rencontrer, en 1814, le tsar russe Alexandre Ier en visite à Paris? Montferrand, lui, qui a combattu sous les drapeaux de Napoléon en Italie et à Dresde ? Ses efforts portent fruit. La rencontre a lieu, le tsar apprécie les dessins de l’architecte et lui fait comprendre que s’il décidait de venir à Saint-Pétersbourg, il aurait certainement du travail. 

Grand bien lui en a pris : Montferrand se fiera à sa bonne étoile, viendra en Russie en 1816 et y passera  quarante ans de sa vie pendant lesquels il créera les monuments les plus emblématiques de Saint-Pétersbourg. Il érigera notamment la colonne d’Alexandre sur la place du Palais – et Nicolas Ier lui dira : « Montferrand, vous avez immortalisé votre nom ». C’est encore Montferrand qui trouvera le moyen de sortir la cloche des Tsars de sa fosse de coulée où, gravement endommagée suite à un incendie, elle avait passé plus d’un siècle, et, point culminant, il construira une cathédrale qui deviendra un des symboles de son pays d’adoption. 

Fils d’architectes et de peintres-verriers, originaire de la France profonde, il aura la chance de poursuivre la tâche entamée par ses grands prédécesseurs au temps du Moyen Age : traduire en langage de pierre une aspiration éternelle de l’humanité vers le Ciel. La coupole dorée de Saint Isaac brille toujours au soleil : c’est souvent ce que les voyageurs qui viennent à Saint-Pétersbourg en avion voient en premier. Montferrand aurait aimé reposer sous les voûtes de sa cathédrale – mais le tsar Alexandre II en a décidé autrement. La veuve de Montferrand, Eloïse de Bonnières, une prodigieuse danseuse de cirque que l’architecte avait épousée à l’Église Sainte Catherine sur la perspective Nevski – a ramené son corps à Paris. Avant de quitter la capitale russe, le corbillard a fait trois fois le tour de la cathédrale. Des centaines d’ouvriers sont venus faire leurs adieux à l’architecte, décédé quelques mois seulement après la fin des travaux. 

–  Elle est vraiment époustouflante cette cathédrale, s’exclame mon groupe de Français. 

Montferrand aurait été heureux de l’entendre.

 

Inna Doulkina, guide francophone à Moscou.​

Découverte de quartiers historiques, visites thématiques, conférences sur l’histoire de la communauté française en Russie. Contact : inna.doulkina@gmail.com

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